http://www.lexpress.fr/info/sciences/dossier/dopage/dossier.asp?ida=428161
Le sulfureux Dr Ferrari*
par Jérôme Dupuis
Nom de code «McIlvenny»
En mai 1999, O'Reilly participa au camp d'entraînement [US Postal] dans les
Pyrénées, et, plus tard dans le mois, à celui dans les Alpes. «Ferrari est
arrivé dans les Alpes le 18 mai, déclare-t-elle. Il logeait dans son
camping-car, mais, cette nuit, il est venu dîner avec nous. Nous étions tous
attablés dans le petit restaurant de Sestrières, le Dernier Tango, où
j'avais réservé une table. [...] On pouvait constater sur place que les
relations entre Lance et Ferrari étaient bonnes. Ils étaient assis côte à
côte au dîner, très à l'aise l'un avec l'autre. Pour nous, Ferrari était le
bienvenu puisqu'il accompagnait Lance. Luis [del Moral, médecin officiel de
l'équipe], lui, était un peu vexé. Il voulait s'impliquer davantage avec
Lance. C'était la même chose pour la plupart des membres de l'équipe. Si
vous étiez avec Lance, vous aviez en effet une vie plus facile. Mais Ferrari
était arrivé et il était clair qu'il était l'homme de la situation. Que ça
plaise ou non à Luis, c'était la même chose.»
[...] O'Reilly entendit dire que Ferrari avait rendu visite à l'équipe
pendant le Tour de France 1999. Elle n'en fut pas le témoin direct, mais,
depuis leur rencontre dans les Alpes, elle savait que le médecin italien
pouvait être discret. «Il [Ferrari] devait aimer la moto, car le fils d'un
mécanicien lui a offert la veste d'un des motards du Tour. Ce garçon était
ravi d'avoir obtenu une veste pour McIlvenny. C'est comme ça que lui et les
autres appelaient Ferrari: «McIlvenny». Ce nom de code leur permettait de
parler de Ferrari sans qu'on sache de qui il s'agissait.»
L'embarrassante liaison
Avant le Tour de France 2001, Michele Ferrari était connu pour avoir déclaré
au lendemain du fameux triplé de l'équipe Gewiss-Ballan sur la Flèche
wallonne que l'EPO n'était pas plus dangereuse que le jus d'orange. A
l'époque, en 1994, de jeunes cyclistes professionnels étaient morts dans des
conditions mystérieuses liées à un abus d'EPO. Cette comparaison avec le jus
d'orange lui coûta son poste de médecin au sein de l'équipe Gewiss-Ballan
[...].
Peu de temps avant le Tour de France 2001, le 8 juillet, le Sunday Times de
Londres publia un long article qui mit en lumière les relations de coureur à
médecin qu'entretenaient Armstrong et Ferrari. Peu de gens étaient informés
de leur collaboration et, comme l'Italien faisait l'objet d'une enquête
depuis trois ans, cette découverte sema des doutes sur l'intégrité du
cycliste le plus célèbre au monde. Le procès de Ferrari pour dopage devait
débuter en septembre, deux mois après la fin du Tour de France 2001. [...]
Le coureur refusa d'en parler pendant les deux premières semaines de
l'épreuve [...]. Puis, le jour de repos, lors d'une conférence de presse
pleine à craquer, il évoqua les questions soulevées par son association avec
Michele Ferrari. Dans son livre, Chaque seconde compte, Armstrong résume
ainsi la façon dont il défendit son médecin-entraîneur cet après-midi-là:
«Je connaissais bien Michele Ferrari; c'était un ami et j'allais parfois le
voir pour qu'il me conseille sur mon entraînement. Il ne comptait pas parmi
mes principaux conseillers, mais c'était quelqu'un de très écouté dans le
milieu du cyclisme et il m'arrivait de le consulter. Il m'avait aidé à
mettre au point mon entraînement en altitude et conseillé pour mon régime
alimentaire. [...] Je me refusais à accuser Michele et à m'excuser de le
connaître, car, autant que je sache, il n'y avait aucune preuve contre lui.
Tout venait de ce qu'il avait eu pour patient, plusieurs années auparavant,
un coureur du nom de Filippo Simeoni, qui avait été par la suite convaincu
de dopage. «Il est innocent tant qu'un tribunal ne l'a pas condamné», ai-je
dit. Un journaliste m'a demandé comment je pouvais concilier mes prises de
position antidopage et le maintien de cette relation avec Ferrari. «C'est
mon choix», ai-je répondu. «Je le considère comme un honnête homme, un homme
juste et un innocent.»»
Une Rolex pour le médecin
[...] Les enquêtes policières effectuées en Italie indiquent qu'Armstrong
est allé voir Ferrari pendant deux jours en mars 1999, pendant trois jours
en mai 2000, deux jours en août 2000, deux jours en septembre 2000 et trois
jours en avril 2001. Sans parler de sa visite en janvier 1997 [quelques
semaines seulement après sa dernière séance de chimiothérapie]. A Ferrare,
lors de ses visites, Armstrong logeait soit à l'hôtel Annunziata, un quatre-
étoiles, soit au Duchessa Isabella, un cinq- étoiles.
Dernière anecdote: une fois le Tour de France 2000 terminé sur la deuxième
victoire du champion texan, Armstrong, Livingston et Hamilton se cotisèrent
pour offrir une Rolex à Ferrari. Juste un gage de leur reconnaissance.
Lance menace LeMond
Interviewé par le Sunday Times, Greg LeMond a témoigné de son peu d'estime
pour Michele Ferrari et il s'attend à recevoir un coup de téléphone de Lance
Armstrong. [...] Quelques semaines après la parution de cet article, [...]
Kathy, son épouse, vient le chercher à l'aéroport de Minneapolis-Saint Paul,
dans le Minnesota, où le couple réside. Alors qu'il s'installe sur le siège
conducteur du Station Wagon Audi de Kathy, le téléphone portable de Greg
LeMond sonne. «C'est Lance», murmure-t-il à sa femme en découvrant
l'identité de son interlocuteur.
Cette conversation téléphonique a eu lieu le 1er août 2001. Greg LeMond
refuse d'en évoquer la teneur. En vertu d'un accord conclu avec Trek, l'un
des principaux sponsors de l'équipe US Postal et l'un des distributeurs des
vélos de la marque LeMond, il s'est engagé à ne pas parler publiquement de
celui qui lui a succédé au palmarès du Tour de France. Rien n'empêche en
revanche Kathy, son épouse, de témoigner. [...] Voici, donc, selon Kathy
LeMond, le contenu de cette conversation:
«Greg, c'est Lance.
- Salut! Lance, qu'est-ce que tu fais?
- Je suis à New York.
- Ah, OK.
- Greg, je pensais que nous étions amis.
- Je le pensais aussi.
- Pourquoi as-tu dit ça?
- Sur Ferrari? Eh bien, il y a un truc qui ne va pas avec Ferrari. Je suis
déçu que tu voies quelqu'un comme lui. J'ai un problème avec ce type et avec
les médecins de son espèce. Ma carrière a été abrégée, j'ai vu un coéquipier
mourir, j'ai vu des coureurs propres être détruits et obligés de renoncer à
leur carrière. Je n'aime pas ce qu'est devenu notre sport.
- Oh, ça va, tu vas peut-être me dire que tu n'as jamais pris d'EPO?
- Qu'est-ce qui te fait dire que j'ai pris de l'EPO?
- Allez, tout le monde prend de l'EPO.
- Pourquoi penses-tu que j'en ai pris?
- Tu sais, ton come-back en 1989 [l'année où LeMond remporte son deuxième
Tour de France] a été spectaculaire. Le mien [sa première victoire, en 1999]
est un miracle, le tien en est un autre. Tu ne pouvais pas être si fort en
1989 sans utiliser de l'EPO.
- Ecoute, Lance, j'ai gagné le Tour de France avant que l'EPO apparaisse
dans le cyclisme. [...] Ce n'est pas grâce à l'EPO que j'ai remporté le
Tour, d'autant que mon taux d'hématocrite n'a jamais dépassé 45, mais parce
que j'ai un VO2 max [capacité respiratoire maximale d'un sportif] de 95,
alors que le tien est de 82. Donne-moi le nom d'une seule personne qui dit
que j'ai pris de l'EPO.
- Tout le monde sait ça.
- Tu me menaces?
- Si tu veux la guerre, tu l'auras!
- Donc tu es en train de me menacer? [...]
- Je trouverai au moins dix personnes pour dire que tu as pris de l'EPO. Dix
personnes qui témoigneront.
- C'est impossible. Je sais que je n'en ai jamais pris. Personne ne peut
témoigner là-dessus. Si j'avais pris de l'EPO, mon taux d'hématocrite aurait
dépassé 45, ce qui n'a jamais été le cas. C'est impossible et c'est faux. Je
pourrais produire tous mes paramètres sanguins, qui prouvent que mon taux
d'hématocrite n'a jamais été supérieur à 45. Et si j'entends cette
accusation contre moi, je saurai que ça vient de toi.
- Tu n'avais pas à dire ce que tu as dit, ce n'était pas correct.
- J'essaie d'éviter de parler aux journalistes. David Walsh m'a appelé. Il
connaissait tes relations avec Ferrari. Qu'est-ce que je devais dire? No
comment? Ce n'est pas mon genre. Puis un journaliste de Sports Illustrated
m'a également téléphoné. J'ai parlé en tout à deux journalistes, point
barre. Il aurait peut-être mieux valu que je ne leur parle pas, mais je n'ai
dit que la vérité.
- Je pensais qu'il existait du respect entre nous.
- Je le pensais aussi. Ecoute, Lance, j'ai essayé de t'avertir au sujet de
Ferrari. Le procès de ce type va s'ouvrir en septembre [2001]. Ce qu'il a
fait dans les années 90 a changé les coureurs. Tu devrais prendre tes
distances avec lui.»
* Médecin italien, impliqué dans une affaire de dopage jugée au printemps
2004. Le tribunal ne rendra sa décision qu'à l'automne prochain.
Post-Scriptum
Plutôt discret de tempérament, Lance Armstrong a fait son entrée dans la
rubrique People depuis qu'il s'affiche publiquement au bras de sa nouvelle
girlfriend, la chanteuse pop américaine Sheryl Crow, rencontrée l'an dernier
lors d'un gala de charité.